La Patelle commune et les contraintes de la zone intertidale

Auteur et publication : Jean-Pierre Moussus

Patelle commune (Patella vulgata) adulte sur son site de repos à marée basse.
Remarquez les côtes rayonnantes bien marquées de la coquille (orientées du sommet vers la base) et les stries de croissance parallèles au bord de celle-ci. La couleur verdâtre de certaines zones de la coquille témoigne de la présence d’une algue verte endoconque. (Roscoff, février 2012)

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Site de repos d’une Patelle commune (Patella vulgata) après que son propriétaire ait été décollé.
Autour du site, la roche est colonisée par une algue rouge encroûtante de la famille des Corallinacées : Phymatolithon lenormandii. Or, cette algue n’est pas présente sur le site de repos, ce qui montre que la Patelle y revient systématiquement et empêche la colonisation de l'algue. Sur l’animal retourné,on distingue clairement le manteau contre la coquille, le pied qui sert à la locomotion et la tête marquée par la présence de deux tentacules. (Roscoff, février 2012)

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Pistes de Patelles communes (Patella vulgata) visibles sur la roche.
On devine que les patelles responsables de ces traces se trouvent dans la fissure au bas de l’image. Ces marquages résultent de l’action de la radula qui érode la surface de la roche. Les pistes semblent explorer toutes les directions à partir du site de repos (Baie de Loya au Pays Basque, septembre 2008).

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Coupe histologique sagittale de bulbe buccal de Patelle commune (Patella vulgata).
La radula se présente sous la forme d’une bande rouge sur laquelle on distingue des dents. L’impression de voir deux bandes provient du fait qu’il y a probablement eu écrasement avant la coupe si bien que la radula a été un peu endommagée (orientation de la coupe: avant vers la droite, coquille vers le haut, préparation réalisée par Henri-Gabriel Dupuy).

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Le fameux chapeau chinois fait partie intégrante des cartes postales du bord de mer. La Patelle commune (Patella vulgata) est en effet l’un des animaux les plus visibles du milieu intertidal dont elle fréquente essentiellement l’étage médiolittoral. La Patelle présente une coquille de forme presque conique qui est sécrétée par un manteau que l’on peut observer sur l’animal retourné. Cette coquille calcifiée, très dure, abrite la masse viscérale. L’importante sole musculeuse sur laquelle la Patelle se déplace, et qui lui permet d’adhérer au substrat rocheux, correspond au pied. Enfin, lors de ces mouvements, la tête de l’animal, qui porte deux tentacules, ressort sous l’avant de la coquille. Ces éléments permettent de classer la Patelle parmi les Mollusques. La présence de la coquille univalve dorsale associée à une sole de reptation pédieuse témoigne de l’appartenance de la Patelle à la classe des Gastéropodes. La Bernique, comme l’appellent encore les bretons, se nourrit en broutant les microalgues et germination de macroalgues à la surface des roches sur lesquelles elle parcourt des trajets de quelques dizaines de centimètres chaque jour. L’action de décapage du substrat nécessaire à l’extraction des algues est permise par la radula de l’animal. Cette râpe chitineuse, située juste au dessus de la bouche dans le bulbe buccal, se présente sous la forme de rangées de dents que la Patelle peut protruder contre la surface rocheuse puis ramener vers son bulbe buccal. Les dents de la radula se comportent comme les godets d’une pelleteuse et arrachent les microalgues de la roche. La radula de la Patelle appartient au type docoglosse, c'est-à-dire le type supposé ancestral chez les mollusques et associé au régime alimentaire brouteur.

Le broutage n’est pas une activité sans risque pour la Patelle comme pour de nombreux gastéropodes du bord de mer. En effet, le milieu impose plusieurs contraintes à ces animaux. La première est la déshydratation en période d’émersion, c'est-à-dire à marée basse. L’observation d’une Patelle retournée révèle l’existence de deux petites gouttières entre le pied et le manteau de l’animal, de chaque côté. Lorsque le mollusque adhère fermement au substrat sur son emplacement habituel, les bords de la coquille correspondent parfaitement aux aspérités de la roche si bien qu’une petite quantité d’eau de mer peut-être stockée au niveau de ces deux gouttières pendant les périodes d’émersion. La seconde pression qui s’applique à l’animal en train de s’alimenter est la prédation. Au repos, la Patelle adhère si fort au substrat qu’il est difficile de la décoller (le Crabe vert Carcinus maenas, Le Tourteau Cancer pagurus et l’Etrille Necora puber y parviennent toutefois). En revanche lorsqu’elle se déplace, il est plus facile pour les prédateurs éventuels de retourner l’animal en faisant levier d’autant que la coquille ne sera pas forcément bien adaptée au substrat.

Ces deux types de contraintes ont donné lieu à une grande quantité de travaux de recherche depuis les années 1960 jusqu'à nos jours pour comprendre la rythmicité de l’activité des Patelles et les facteurs qui la modulent. Des expériences de marquage et de télémétrie ont montré que les Patelles revenaient systématiquement sur le même lieu de repos après avoir brouté pendant quelques heures. Ce phénomène est appelé « homing » par les anglo-saxons. Ces mêmes travaux ont mesuré des trajets de quelques dizaines de centimètres par jour dans toutes les directions autour du site de repos. On peut d’ailleurs repérer ces trajets aux traces de broutage que laisse la radula sur la roche. Les mouvements des Patelles suivent un rythme tidal, circadien et saisonnier dont les facteurs de modulation sont multiples. Ainsi, les suivis télémétriques ont démontré que l’activité des populations de Patelles sur des substrats rocheux peu pentus était maximale lors de la marée haute diurne alors que les animaux qui vivent sur des substrats rocheux pentus sont actifs la nuit à marée basse. On sait également que les Patelles sont plus actives au printemps qu’en été, saison pendant laquelle les conditions sont les plus déshydratantes. Il semble donc que les rythmes d’activité endogènes chez les Patelles résultent de compromis minimisant les stress abiotique (déshydratation et action des vagues) et biotique (prédation). Une activité nocturne à marée basse diminue le risque de prédation par des animaux terrestres comme les oiseaux mais aussi par les crabes tout en évitant les pertes en eau. L’activité diurne à marée haute est également associée à un faible risque de prédation et évidemment à l’absence des pertes d’eau. On peut ainsi constater que la zone intertidale, parce qu’elle constitue l’interface entre les milieux aquatique et terrestre, soumet les êtres vivants qui la peuplent à des contraintes abiotiques et biotiques importantes. Elle représente à ce titre un lieu privilégié d’études en écophysiologie tant chez les animaux que chez les végétaux et les microorganismes. 

Pour en savoir plus

  • SANTINI, THOMPSON, TENDI, HAWKINS, HARTNOLL & CHELAZZI (2004). Intra-specific variability in the temporal organisation of foraging activity in the limpet Patella vulgata. Marine Biology Vol 144
  • SILVA, HAWKINS, BOAVENTURA & THOMPSON (2008). Predation by small mobile aquatic predators regulates populations of the intertidal limpet Patella vulgata. Journal of Experimental Marine Biology and Ecology Vol 367
  • LITTLE & KITCHING (1996). The biology of rocky shores. Oxford University Press.

 

Jean-Pierre Moussus, février 2012.

 


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