La colonisation annuelle de l'Europe par le Morosphinx

Auteur : Jean-Pierre Moussus ; Publication : David Busti

Morosphinx en train de butiner une fleur de Lavande (genre Lavandula).
Le vol est stationnaire pendant le prélèvement du nectar. Le mécanisme est similaire à celui qui permet aux Colibris de se maintenir en vol stationnaire : lors de la phase de relèvement des ailes, celles-ci pivotent vers l'arrière, ce qui permet de générer de la portance tout en restant sur place. (Vallée de la Cure, département de l'Yonne, juillet 2010)

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Morosphinx en train de butiner une fleur de Lavande (genre Lavandula).
Remarquez la distance à laquelle le papillon se tient de la fleur et comparez au Bourdon terrestre (Bombus terrestris) qui se trouve juste derrière. (Vallée de la Cure, département de l'Yonne, juillet 2010)

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Morosphinx au crépuscule.
Lorsque la température diminue au coucher du soleil, l'animal cherche un endroit abrité pour passer la nuit. Remarquez la coloration brun-grisé des parties supérieures qui lui confère un camouflage. (Besse et Saint Anastaise, département du Puy de Dôme, Août 2009)

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Orchis moustique (Gymnadenia conopsea), détail de l'inflorescence.
Remarquez la longueur des éperons nectarifères et la position des pollinies juste au dessus de l'orifice de l'éperon. (Massif du Vercors, département l'Isère, Août 2011)

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La première fois que l'on observe le Morosphinx (Macroglossum stellatarum), on est frappé par le vol très particulier de ce lépidoptère hétérocère (les Hétérocères regroupe les "papillons de nuit"). On peut en effet admirer ses va-et-vient de fleur en fleur, ponctués de courtes phases de vol stationnaire pendant lesquelles il butine. Avec un peu d'attention, on remarquera même que le Morosphinx est capable de reculer en volant à la façon d'un Colibri.

Dans la moitié nord de la France, on constate l'arrivée des premiers Morosphinx en avril. Chez cette espèce, les premiers individus que l'on aperçoit au printemps proviennent du sud de l'Europe et d'Afrique du Nord. Dans ces régions méridionales, les adultes ont une probabilité de survie à l'hiver plus grande en vie ralentie. On pense que les individus dispersent alors vers le nord en quête de nourriture, dans la mesure où la sécheresse peut rapidement limiter les ressources dans le sud de l'aire de distribution. Dans les régions qu'ils colonisent, les disperseurs pondent alors leurs œufs uniquement sur des Rubiacées (la famille des gaillets et des garances). Lorsque ces œufs éclosent, ils donnent naissance à la première génération locale de Morosphinx. Ces nouveaux individus peuvent alors également entreprendre une colonisation des régions les plus septentrionales de l'Europe. Par conséquent, chaque année, cette espèce envahit l'Europe occidentale par colonisation transgénérationnelle. Il semble toutefois que les dates d'apparition des premiers adultes dans la moitié nord de la France soient de plus en plus précoces.

Si le Morosphinx pond de façon spécifique sur des Rubiacées, il est assez généraliste quant aux fleurs dont il consomme le nectar pour se nourrir. Le développement très important de sa spiritrompe (elle peut mesurer 5 à 6 centimètres !) formée par un allongement considérable des deux galéas, et qui lui donne son nom de genre, lui permet de prélever les sécrétions nectarifères à l'extrémité des éperons les plus profonds. Cependant, le Morosphinx est un pollinisateur très médiocre. En effet, du fait de la longueur de cette spiritrompe, il se tient la plupart du temps à bonne distance de la fleur qu'il butine si bien que sa tête ne se retrouve que rarement au contact des pièces florales reproductrices. On le suspecte tout de même de jouer un rôle dans la pollinisation des chèvrefeuilles volubiles (notamment le Chèvrefeuille des bois, Lonicera periclymenum) dont les tubes floraux sont très profonds et dont les étamines, très longues, ressortent nettement de la corolle. Ainsi, le papillon doit s'approcher si près de la fleur que les étamines entrent en contact avec la partie ventrale de son abdomen et y déposent les grains de pollen. Il semble également que le Morosphinx puisse polliniser certaines Orchidées à long éperon comme l'Orchis moustique (Gymnadenia conopsea). Lors de l'insertion de la trompe dans l'éperon nectarifère, celle-ci pourrait entrer en contact avec les pollinies collantes qui demeureraient accrochées. Elles seraient alors véhiculées par le Morosphinx jusqu'à une plante voisine.

 

Jean-Pierre Moussus, octobre 2011.